Forum Religion Révolution

Théories Révolutionnaires (Anarchisme, Communisme) et Religion (Catholicisme, Christianisme, autres...)
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  
 

La novlangue du néolibéralisme

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Privas Van Taa




Inscrit le : 13 Avr 2008
Messages : 29

MessageSujet: La novlangue du néolibéralisme   Mer 16 Avr - 12:20

La novlangue du néolibéralisme: le marché
Alain Bihr *
Dans son célèbre roman de politique-fiction, 1984, Georges Orwell nous
donne à voir combien le pouvoir s'établit et se maintient toujours à
travers le contrôle qu'il exerce sur le langage, sur la capacité à
imposer l'usage de certains mots ou de certaines expressions, à
fortiori de certains slogans, tout en en interdisant l'usage d'autres.
Le tout aboutissant à la création d'une nouvelle langue qu'il appelle
novlangue. C'est que les mots sont rien moins qu'innocents: chacun
véhicule une ou plusieurs pensées, idées toutes faites ou présupposés
subtils ; et chaque pensée est un acte en puissance. C'est dire qu'à
travers les mots, ce sont aussi des comportements et des attitudes en
définitive que l'on fait naître, que l'on prescrit ou proscrit selon
le cas.

Cela vaut aujourd'hui pour la manière dont la classe dominante
continue à dominer. Parmi les conditions qui ont assuré, au cours des
deux dernières décennies, le succès de son offensive néo-libérale,
destinée à renforcer sa domination et aggraver son exploitation,
figure en effet la mise en circulation, par de multiples biais, parmi
lesquels comptent évidemment au premier chef les médias, d'un langage
spécifique: des mots, des expressions, des tournures de phrase, etc.,
progressivement passés dans le langage courant. Ce langage est
destiné, selon le cas, à faire accepter le monde tel que les intérêts
de la classe dominante le façonnent en gros comme dans le détail ; ou
à désarmer ceux qui auraient tout intérêt à lutter contre ce monde
pour en faire advenir un autre, en le rendant incompréhensible, en
répandant un épais brouillant sur les rapports sociaux qui le
structurent et qui en déterminent le cours ; ou tout simplement encore
en rendant inutilisable tout autre langage, d'emblée critique à
l'égard du monde existant.

Sous la rubrique <<La novlangue du néolibéralisme>>, A contre courant se
propose de passer régulièrement au filtre de la critique les mots
clefs de cette langue qui enseigne la soumission volontaire au monde
actuel, en le faisant passer pour le meilleur des mondes ou, du moins,
le seul monde possible. En espérant ainsi permettre à tous ceux qui
subissent ce monde et éprouver comme une prison de se (ré)approprier
un langage adéquat à leurs propres intérêts et au combat pour s'en
libérer. Et la première édition de cette rubrique sera consacrée au
maître mot de cette novlangue: le marché.

Au sein du panthéon du néolibéralisme, le marché occupe en effet la
première place. Au sein de cette idéologie, il constitue en fait un
véritable fétiche. Ce fétichisme ayant essentiellement pour effet et
fonction de travestir les rapports de production sur lesquels repose
le marché.

Le fétichisme libéral du marché

Le fétichisme est l'attitude qui consiste pour des hommes à conférer
aux résultats de leur propre activité, résultats matériels (par
exemple les produits de leur travail), résultats institutionnels (par
exemple une règle sociale ou l'Etat), résultats immatériels (par
exemple une image ou une idée, celle de dieux ou de Dieu), une
puissance surhumaine voire surnaturelle qui les domine jusqu'à les
écraser, et dans laquelle ils ne reconnaissent plus leur propre oeuvre.
Tel est bien le statut que la pensée libérale confère au marché.

Dans son sens premier, un marché est le lieu où se rencontre acheteurs
et vendeurs pour procéder à des échanges marchands (cf. la place du
marché). Métaphoriquement, au sein de l'économie politique, il désigne
un système de rapports marchands, possédant une certaine capacité
d'autorégulation du fait de la pression qu'exercent les uns sur les
autres acheteurs (porteurs d'une demande) et vendeurs (porteurs d'une
offre) ainsi que de la concurrence qui s'établit aussi bien entre
acheteurs qu'entre vendeurs.

Les économistes se félicitent ordinairement de cette capacité
d'autorégulation du marché, qui lui conférerait une certaine
rationalité. Les néolibéraux vont bien plus loin en faisant du marché
le modèle de toute rationalité, que toute activité sociale devrait
tenter d'imiter (tout devrait fonctionner à l'image du marché) ou, à
défaut, auquel toute activité sociale devrait se subordonner. A leurs
yeux, le marché présente en effet deux vertus essentielles.

En premier lieu, non seulement le marché disposerait d'une capacité
d'autorégulation qui en assurerait en permanence l'équilibre; mais
encore cet équilibre serait optimal, en ce sens qu'il assurerait la
conjonction des intérêts particuliers et de l'intérêt général. Dans
une <<économie de marché>>, une économie régulée par le marché (comme
est censée l'être l'économie capitaliste), chacun n'est tenu que de
poursuivre la réalisation de son intérêt particulier, propre,
personnel, conformément à la vision individualiste (égocentrique,
égoïste) du monde social qui est celle du néolibéralisme. Et,
pourtant, ce faisant, ce dernier affirme que chacun travaille, à son
insu et de surcroît, à la réalisation de l'intérêt général: à la
réalisation de l'intérêt de tous les autres membres de la société. Du
fait de l'équilibre général vers lequel tendraient spontanément les
marchés, <<l'économie de marché>> assurerait donc la conjonction entre
les multiples intérêts particuliers et l'intérêt général. Une bonne
nouvelle qui ira sans doute droit au coeur de tous les damnés de la
Terre.

Dans le livre IV de son ouvrage intitulé Recherches sur la nature et
les causes de la richesse des nations (publié en 1776), Adam Smith a
livré une formule restée célèbre de cette croyance en la conjonction
entre intérêts particuliers et intérêt général, l'image de <<la main
invisible>> du marché. Formule qui a été reprise sous de multiples
formes différentes depuis, dans la tradition libérale: <<Ce n'est que
dans la vue d'un profit qu'un homme emploie son capital à faire valoir
l'industrie, et par conséquent il tâchera toujours d'employer son
capital à faire valoir le genre d'industrie dont le produit promettra
la plus grande valeur, ou dont on pourra espérer le plus d'argent ou
d'autres marchandises en retour (...) A la vérité, son intention en
général n'est pas en cela de servir l'intérêt public, et il ne sait
même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la société (...) et
en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de
valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain; en cela, comme dans
beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir
une fin qui ne rentre nullement dans ses intentions; et ce n'est pas
toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin
n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son
intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus
efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour
but d'y travailler.>> Ainsi, selon Smith et la pensée libérale en
général, le mécanisme du marché, par son caractère autorégulateur et
harmonieux - c'est cela qu'il appelle en définitive <<la main
invisible>> - fait de la poursuite égoïste par chacun des échangistes
de son seul intérêt particulier la condition et le moyen de la
réalisation de l'intérêt général.
[...]
* Alain Bihr a publié cet article dans le mensuel A contre courant,
dont il est un des animateurs. Alain Bihr a publié, entre autres, un
ouvrage en deux volumes, La reproduction du capital, aux Editions page
deux en 2001. A l'encontre publiera les diverses contributions faites
à ce dictionnaire de la novlangue néolibérale.
Revenir en haut Aller en bas

La novlangue du néolibéralisme

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forum Religion Révolution :: Forum général :: Actualité Politique-